10 déc. 2007

Perugia / Julienne / Hellstern & Sons... & co

Pour la petite histoire, les années folles sonnent le glas de la bottine à tige haute 1900. Celle que j'adore. On entre dans l'ère du Charles IX - en français dans le texte parce que les anglo-saxons se moquent un peu de nos références royales - de sa variante, le Salomé, et de l'escarpin. La cheville découverte sur des bas plus clairs et parfois brodés, mettent en valeur ces souliers à bride transversale ou en forme de T.



Et les magazines de mode se font l'écho des nouvelles tendances...


Parallèlement à une clientèle fortunée qui se chausse sur mesure chez des bottiers, l'industrialisation (usines de formes et de piquage) permet la fabrication de grandes séries, inspirées de la haute couture et accessibles à un plus grand nombre (c'est fou ce qu'on recycle). C'est l'essor des entreprises telles qu'André ou Bata, créés à la fin du dix-neuvième siècle. Mais seul Bata a fondé une musée de la chaussure à Toronto.

A Paris, ça se passe à Belleville, quartier de la chaussure avec des ateliers qui se mécanisent, une main-d'oeuvre italienne, roumaine, arménienne, des jeunes paysans français comme Maurice Arnoult qui commença son apprentissage dans ces années-là et qui est un des derniers témoins de ce que fut Belleville. (ps: le site est en plein makeover, je vous en reparle bientôt)

Vaginay Nicklich, Salomé en satin rose pale recouvert d'une dentelle crème.
J. Thomas, soulier à pattes croisées vers 1920.

De tous les noms de bottiers ou chausseurs, scrupuleusement notés, je ne connaissais qu'André Perugia, j'avais vaguement entendu parlé de Julienne, mais pour le reste, nada. C'est Paul Poiret qui en voyant à Nice les premières créations de Perugia, lui demanda de réaliser les souliers de la collection qu'il venait présenter à la riche clientèle de la Riviera. Puis il lui proposa de s'installer à Paris, ce qui fut fait en 1920. Sa carrière était lancée. Son nom est entré dans l'histoire de l'art de la chaussure, plus de quarante années de création et d'innovation, et des modèles qui sont devenus des objets de collection. En décembre 2006, l'étude Lasseron et Associés a vendu près de soixante-dix paires signées Perugia, et les modèles des années 20 ont été adjugés entre 1000 et 2500 euros. Je me suis renseignée.
En 1927, André Perugia traversait l'Atlantique à la conquête de la clientèle américaine. Cette même année, Salvatore Ferragamo prenait le bateau dans l'autre sens pour s'installer définitivement à Florence. J'aime bien cette synchronicité temporelle entre ces deux maîtres de la botterie.

Perugia, Salomé,coup de pied à découpe en losange et talons recouverts de strass.

Concernant le bottier Vaginay Nicklich, j'ai eu beau cherché, je n'ai rien trouvé. Je suis en relation avec la charmante conservatrice des accessoires du Musée Galliera, mais pour l'instant elle n'a pas pu m'en dire plus. Il y sept paires exposées qui proviennent toutes du dressing de la duchesse de Talleyrand, née Anna Gould. Encore une riche héritière américaine, assez disgracieuse, mais s'habillant et se chaussant avec goût. C'est assez troublant a posteriori, d'imaginer cette femme chaussée de ses superbes Salomé. "Elle est surtout belle vue de dot", voilà ce qu'on disait d'elle, en pensant certainement à son premier mari, Boni de Castellane, dandy plutôt bel homme, qui profita de la fortune de sa femme pour se faire construire, avenue Foch, une réplique du Trianon et y donné des fêtes sompteuses. Rappelé à la raison par le trust familial, elle divorcera en 1908. Dans les années 20, elle était remariée au duc de Talleyrand. Veuve en 1937, elle rentra aux Etats-Unis où elle mourut en 1961.

Vaginay, Salomé, en damas de soie crème, broderies de fils de soie bleus et fil d'or.
Talon et bouton recouverts de strass.
Don des héritiers de la duchesse de Talleyrand


Julienne est la seule femme bottier a s'être fait un nom à cette époque. Pour celles (et ceux) qui ont la flemme de cliquer, sachez qu'elle était fille d'un bottier de province. Elle s'installa à Paris en 1910 et se spécialisa dans la belle chaussure de diffusion attirant une clientèle élégante mais ne pouvant se chausser sur-mesure chez les grands bottiers. Futée et douée la Julienne! Elle cessa son activité avant la seconde guerre.

Julienne, escarpins, lamé or et motifs polychromes, applications et bride en cuir doré.
Don de Madame Jacques Cerf


Et parmi mes préférés: des escarpins Hellstern & Sons.

Hellstern & Sons, escarpins en cuir glacé blanc souligné de bandes découpées en cuir noir.
Don de Madame de Cabarrus


Source: Marie-Josèphe Bossan, L'Art de la Chaussure.

A little point of history:

"Shoes were being mass-produced by the middle of the nineteenth century. The sewing machine had become proficient for sewing cloth by the 1850s, and a machine for sewing leather was in use by 1856. Other machinery was developed for sewing on soles and for riveting. (..) Although mass production meant that cheaper footwear became available in greater numbers, handmade shoes retained a particular cachet, as they do now, (..)."

The twenties are quite a revolution in fashion and style.

"Fashion magazines stressed the importance of smart footwear and pointed out that the wrong shoes could spoil the effect of an outfit. The short-fronted toe became fashionable as it made the foot look smaller, T-bars were ontroduced and heels increased in height. Chequered designs and appliqué trimmings adroned many shoes, and black was often combined with white or grey in styles worn for half-mourning. There are also a huge range of ornaments to choose from, and iridescent bead insects, gauze butterflies and ornate paste buckles could transform an ordinary shoe into something new and distinctive. (..) High-heeled shoes with cut-away straps and elongated toes emphasised the elegance of a shapely ankle, and small decorative buckles known as "fastenette" provided a chic alternative to the button side fastening."


The only name of bespoke shoemaker I knew was André Perugia, I heard about Julienne but for the others nada. So it was quite a discovery. Julienne was the daughter of a bespoke shoemaker who settled down in Paris in 1910. She was specialized in mass production of elegant shoes inspired by the haute-couture for women who couldn't afford handmade shoes. I didn't find any information about Vaginay Nicklich, a french bespoke shoemaker, but I'm working on it. Seven pairs of Vaginay, mostly Salomé or T-bar pumps, are shown and all did belonged to Anna Gould. And it's a little bit strange to think about this plain woman wearing such a delicate pairs of ornated shoes. Finally my favourite are the black and white pumps designed by Hellstern and Sons, a well-known brand at the beginning of the 1920s run by three brothers.

Source : Shoes by Lucy Pratt and Linda Woolley, V&A Publications, 2000.


Merci au service de presse et au personnel du musée Galliera.

Les Années Folles (1919-1929)
20 octobre 07 - 29 février 08

Musée Galliera, 10 avenue Pierre 1er de Serbie - 75116 Paris
Ouverture de 10h à 18h tous les jours sauf le lundi.

4 commentaires:

Café Mode a dit…

C'est passionnant cette histoire de la chaussure à cette époque cruciale, merci beaucoup ! Je n'avais jamais entendu parler de Julienne, quel dommage qu'elle soit un peu tombée dans l'oubli...

MISS GLITZY a dit…

C'est effectivement une époque importante dans l'histoire de la chaussure. Pour ce qui est de Julienne comme de Vaginay, je vais essayer d'en savoir plus.

amapola30 a dit…

Merci pour cette excellente page. Pourriez-vous m'aider avec la datation des chaussures Hellstern & sons blanc et noir?

MISS GLITZY a dit…

@ amapola30: merci beaucoup de votre commentaire. Cette paire date de l'été 1924.